« Vivre du trading » est probablement la promesse la plus répandue sur les réseaux sociaux francophones. Elle est aussi l’une des rares qui puisse être confrontée à des données publiques, produites par le régulateur français lui-même. Ces données existent, elles sont accessibles à tous, et elles racontent une histoire très différente de celle des captures d’écran de gains. Voici ce qu’elles disent, précisément, sans dramatiser ni édulcorer.
1. Le chiffre que l’AMF a mesuré : 89 % de perdants
En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a mené une étude directement sur les relevés de comptes réels de clients particuliers ayant tradé du Forex et des CFD chez des intermédiaires actifs sur le marché français. Ce n’est pas un sondage ni une estimation : ce sont les résultats comptables de vrais clients, sur quatre années.
L’étude ne s’arrête pas au pourcentage. Elle chiffre aussi l’ampleur des pertes :
| Indicateur mesuré par l’AMF | Résultat |
|---|---|
| Part de clients perdants | Plus de 89 % |
| Résultat moyen par client | − 10 887 € |
| Résultat médian par client | − 1 843 € |
| Résultat total cumulé de l’échantillon | − 161 115 493 € |
| Nombre de clients actifs étudiés | 14 799 |
Pourquoi l’écart entre la moyenne et la médiane est la donnée la plus importante du tableau
La perte médiane est de 1 843 €, la perte moyenne de 10 887 €. Un écart de cette taille signifie une chose précise : la majorité des perdants perdent des sommes « supportables », mais une minorité perd des montants considérables qui tirent la moyenne vers le haut. Autrement dit, le risque n’est pas réparti uniformément. Le scénario réellement dangereux n’est pas de perdre 500 €, c’est de faire partie de la queue de distribution — celle des personnes qui remettent au pot, augmentent le levier pour « se refaire », et sortent avec plusieurs dizaines de milliers d’euros de moins.
2. Ce chiffre n’est pas une particularité française
Au niveau européen, l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) est arrivée aux mêmes constats en analysant les données de plusieurs régulateurs nationaux, ce qui l’a conduite en 2018 à prendre des mesures d’intervention contraignantes sur ces produits.
C’est précisément à cause de ces données que l’ESMA a imposé aux courtiers européens :
- l’interdiction totale des options binaires à destination des particuliers ;
- des plafonds de levier : 30:1 sur les paires de devises majeures, 20:1 sur l’or et les indices majeurs, 10:1 sur les autres matières premières, 5:1 sur les actions individuelles, 2:1 sur les cryptomonnaies ;
- la protection contre solde négatif, qui empêche un client de devoir de l’argent à son courtier au-delà de son dépôt ;
- l’affichage obligatoire, dans toute communication, du pourcentage de comptes clients perdants chez ce courtier précis.
Un réflexe simple qui vous coûte dix secondes. Cet affichage obligatoire est le chiffre le plus honnête de tout le secteur, parce qu’il est calculé sur les clients réels du courtier et vérifiable par le régulateur. Sur le site de n’importe quel courtier CFD régulé en Europe, il figure en petits caractères, généralement en haut ou en bas de page. Allez le lire avant toute chose. Il est presque toujours compris entre 70 et 85 %.
3. Plus on trade, plus on perd : la corrélation que l’AMF a mesurée
C’est le résultat le moins commenté de l’étude, et probablement le plus contre-intuitif pour un débutant. L’AMF observe deux corrélations nettes dans les données :
- plus un client réalise de transactions, plus sa perte est élevée ;
- plus la taille moyenne de ses transactions est élevée, plus la perte est importante.
Cela contredit frontalement l’intuition dominante — « je perds parce que je ne suis pas encore assez actif, pas encore assez bon, il faut que je m’entraîne davantage ». Les données disent l’inverse : dans cet échantillon, l’intensification de l’activité n’a pas produit d’apprentissage rentable, elle a produit davantage de pertes.
L’explication est mécanique et n’a rien de mystérieux. Chaque transaction a un coût : le spread, parfois une commission, et le financement overnight si la position est conservée. Ces coûts sont prélevés que vous ayez raison ou tort. Multiplier les transactions multiplie les frictions, et la friction est certaine là où le gain ne l’est pas. Si le détail de ces frais ne vous est pas familier, nous l’avons décortiqué dans spread, commission et slippage : ce qu’on ne vous dit pas sur les frais de trading.
C’est aussi la raison pour laquelle le modèle économique d’un courtier CFD n’est pas incompatible avec la perte de ses clients : il se rémunère sur le volume échangé, pas sur votre performance.
4. L’arithmétique de « vivre du trading »
Mettons de côté les statistiques un instant et posons simplement le calcul. Supposons que vous soyez dans les 11 % de gagnants, et même que vous soyez très bon.
Un gérant professionnel qui délivre 15 % de rendement annuel de façon régulière est considéré comme excellent sur une carrière. Retenons cette hypothèse, très favorable. Pour dégager un revenu, il faut retirer les gains chaque année, donc renoncer aux intérêts composés.
| Revenu net visé | Capital nécessaire à 15 %/an | Capital nécessaire à 30 %/an |
|---|---|---|
| 500 € / mois (6 000 €/an) | 40 000 € | 20 000 € |
| 1 500 € / mois (18 000 €/an) | 120 000 € | 60 000 € |
| 2 500 € / mois (30 000 €/an) | 200 000 € | 100 000 € |
Ce tableau explique à lui seul pourquoi la promesse « vivre du trading en partant de 500 € » ne peut pas fonctionner. Il n’y a que deux façons de faire tenir cette équation avec un petit capital : viser des rendements que personne ne soutient durablement, ou augmenter massivement le levier. La seconde est celle que choisissent la plupart des débutants — et c’est exactement le mécanisme qui produit les 89 %. Le fonctionnement précis de cet engrenage est expliqué dans notre article sur le levier et la marge.
Notez aussi ce que le tableau ne dit pas : il suppose zéro année négative. Une seule année à − 30 % oblige à réaliser + 43 % l’année suivante simplement pour revenir au point de départ, sans avoir rien prélevé pour vivre entre-temps.
5. Alors pourquoi voit-on autant de réussites sur les réseaux sociaux ?
Trois raisons se cumulent, et aucune ne relève du complot.
Le biais du survivant
Sur 100 personnes qui se lancent, celles qui perdent ne publient pas. Elles arrêtent, discrètement, souvent avec un sentiment d’échec personnel. Celles qui gagnent publient. Le fil que vous voyez n’est pas un échantillon du réel, c’est le résultat d’un filtre. Et parce que 11 % de personnes gagnantes sur des centaines de milliers de comptes ouverts représentent tout de même des dizaines de milliers d’individus, il y aura toujours assez de témoignages sincères pour remplir votre écran.
Le modèle économique n’est pas celui qu’on croit
Quand quelqu’un vend une formation à 1 500 €, un abonnement à un canal de signaux à 90 € par mois ou un robot de trading à 500 €, son revenu ne dépend pas des marchés. Il dépend du nombre de personnes qu’il convainc. C’est un revenu certain, récurrent et sans risque de marché — structurellement plus attractif que le trading lui-même. Ce simple constat suffit à poser la question utile : si la méthode enseignée était aussi rentable qu’annoncé, pourquoi son revenu principal proviendrait-il de sa vente plutôt que de son application ?
Un fait juridique que presque personne ne connaît
En France, la publicité pour ces produits est interdite depuis 2016. L’article 28 de la loi dite « Sapin II » (loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016) a introduit dans le Code monétaire et financier l’interdiction, pour les prestataires de services d’investissement, de diffuser par voie électronique des communications promotionnelles portant sur les options binaires, les contrats sur le marché des changes (Forex) et les CFD à effet de levier élevé — ainsi que l’interdiction du parrainage et du mécénat pour ces mêmes produits.
La conséquence est directe et vaut comme test pratique : une publicité pour du trading Forex ou CFD qui apparaît dans votre fil d’actualité est, dans la plupart des cas, déjà en infraction avec le droit français. Cela ne préjuge pas de l’honnêteté de chaque acteur, mais cela vous dit une chose immédiatement exploitable : l’annonceur a délibérément choisi un canal interdit pour vous atteindre. C’est un signal, et il est gratuit à observer.
6. Les cinq signaux qui doivent vous arrêter net
- Un rendement chiffré et régulier est annoncé. « 5 à 10 % par mois », « 3 000 € par semaine ». Aucun professionnel régulé n’a le droit de promettre un rendement sur un produit risqué, parce que personne ne peut le garantir. Une promesse chiffrée est, à elle seule, une preuve d’irrégularité.
- Le risque n’est jamais mentionné, ou est présenté comme « maîtrisé ». Un interlocuteur sérieux parle de perte possible avant de parler de gain.
- Il y a une urgence. Places limitées, prix qui augmente ce soir, groupe qui ferme. L’urgence sert à empêcher la vérification. Un investissement légitime supporte parfaitement que vous preniez trois jours pour réfléchir.
- Le premier contact ne vient pas de vous. Message privé, appel, commentaire sous une publication, invitation à un groupe. Le démarchage non sollicité est fortement encadré et constitue le mode opératoire dominant des fraudes signalées à l’AMF.
- Les fonds ne vont pas là où vous croyez. Virement vers un compte à l’étranger, vers un particulier, ou en cryptomonnaies. Un intermédiaire régulé encaisse sur des comptes identifiés à son nom, jamais sur le compte personnel d’un « conseiller ».
7. Comment vérifier, gratuitement, en trois minutes
Avant de confier un euro à qui que ce soit, ces vérifications sont publiques, gratuites et opposables. Elles prennent moins de temps qu’un épisode de série.
- Regafi (regafi.fr) — le registre officiel des agents financiers autorisés à exercer en France. Si l’entité n’y figure pas, ou si le nom ne correspond pas exactement, arrêtez-vous là.
- Les listes noires de l’AMF — l’AMF publie des listes d’entités non autorisées, par thématique : Forex, options binaires, crypto-actifs, dérivés sur crypto-actifs, biens divers, usurpations d’identité. Consultables sur l’espace épargnants du site de l’AMF.
- I-SCAN — un outil qui donne accès aux listes noires de plus de 150 régulateurs dans le monde, utile quand l’acteur se présente comme étranger.
- AMF Épargne Info Service — un service public gratuit qui répond aux questions des épargnants et évalue avec vous le risque d’une proposition d’investissement. Un appel avant de verser vaut mieux qu’une plainte après.
Au-delà de la régulation, les autres critères qui distinguent un intermédiaire sérieux sont détaillés dans courtier en ligne : 7 critères pour ne pas se faire piéger.
Une absence de la liste noire n’est pas un feu vert. Les listes noires recensent des entités déjà signalées : une structure créée il y a trois semaines n’y figure pas encore. La vérification qui compte est la vérification positive — la présence au Regafi ou dans un registre équivalent d’un régulateur européen. On ne cherche pas l’absence d’un signalement, on cherche la présence d’un agrément.
8. Que faire si vous avez déjà versé de l’argent
Si vous lisez cette page après coup, quelques points concrets, sans jugement.
- Cessez immédiatement tout nouveau versement. Le schéma le plus courant consiste à réclamer des fonds supplémentaires pour « débloquer » un retrait — frais de dossier, impôts, caution. Ces demandes ne s’arrêtent jamais d’elles-mêmes. Aucun retrait légitime n’exige un versement préalable.
- Conservez toutes les preuves : captures d’écran, e-mails, relevés, identités et coordonnées utilisées, références des virements.
- Contactez AMF Épargne Info Service pour un signalement et pour être orienté sur les démarches.
- Signalez les faits sur la plateforme officielle de signalement du ministère de l’Intérieur et déposez plainte. Le taux de récupération est faible, il faut le dire honnêtement, mais les signalements alimentent les listes noires qui protègent les suivants.
- Méfiez-vous des « sociétés de récupération de fonds » qui vous contactent après coup. C’est une escroquerie secondaire extrêmement fréquente, qui cible précisément les personnes déjà victimes.
9. La conclusion honnête
Peut-on vivre du trading ? Oui, quelques personnes y parviennent. Les données de l’AMF montrent que cela concerne une petite minorité, que la performance ne s’améliore pas avec l’intensité de l’activité, et que l’arithmétique du capital rend la chose inaccessible à qui démarre avec quelques centaines d’euros, quel que soit son talent.
Ce n’est pas un appel à renoncer aux marchés financiers. Investir en bourse sur un horizon long, via des supports diversifiés et fiscalement adaptés, relève d’une logique complètement différente : on y accepte le temps comme allié plutôt que le levier comme accélérateur. La distinction est développée dans trading : définition simple et différence avec l’investissement. C’est plus lent, nettement moins spectaculaire, et cela ne se vend pas bien sur les réseaux sociaux — probablement pour la même raison.
Si vous voulez malgré tout apprendre, commencez par ce qui ne coûte rien et n’engage rien : un compte démo pendant trois mois minimum. Aucune formation payante ne vous apprendra davantage que trois mois d’observation de vos propres décisions sans argent réel en jeu.
La seule chose que ce site vous demande, c’est de vérifier avant de verser. Trois minutes sur Regafi ont plus de valeur que n’importe quelle formation à 1 500 €.
Questions fréquentes
Quel est le pourcentage exact de traders perdants en France ?
Plus de 89 % des clients particuliers étudiés par l’AMF sur le trading de CFD et de Forex sont perdants sur une période de quatre ans, sur un échantillon de 14 799 clients actifs. Au niveau européen, l’ESMA relève une fourchette de 74 à 89 % de comptes de détail perdants.
Combien perd un trader particulier en moyenne ?
L’étude de l’AMF mesure un résultat moyen de − 10 887 € par client et un résultat médian de − 1 843 €. L’écart entre les deux indique qu’une minorité de clients subit des pertes très supérieures à la moyenne.
Les formations au trading sont-elles des arnaques ?
Toutes ne le sont pas, et il existe des formateurs sérieux. Le critère à examiner n’est pas le prix mais la promesse : dès qu’un rendement chiffré et régulier est annoncé, dès qu’il y a urgence à s’inscrire, ou dès que le vendeur ne parle pas du risque de perte, la proposition sort du cadre de ce qu’un professionnel régulé a le droit d’affirmer.
Les robots de trading automatiques fonctionnent-ils ?
Un logiciel exécute des règles, il ne supprime ni le spread, ni le financement, ni le risque de marché. Les performances passées présentées sont le plus souvent des simulations sur données historiques, non des résultats réels sur compte réel audité. La question utile à poser au vendeur est simple : un relevé de compte réel, certifié, sur plusieurs années, incluant les périodes de perte.
Pourquoi vois-je des publicités pour le trading si c’est interdit ?
Parce que l’interdiction issue de la loi Sapin II s’applique aux prestataires exerçant en France, alors que de nombreux annonceurs opèrent depuis l’étranger ou ne sont pas des prestataires régulés — auquel cas ils sont hors du cadre légal, ce qui est un motif d’inquiétude et non de réassurance.
Sources
- AMF — Étude des résultats des investisseurs particuliers sur le trading de CFD et de Forex en France (PDF).
- ESMA — Communiqué de presse relatif aux mesures d’intervention sur les produits, 27 mars 2018 (PDF).
- AMF — Listes noires et mises en garde.
- AMF — Interdiction de la publicité sur les produits Forex, les options binaires et certains CFD.
- Registre officiel des agents financiers — Regafi.
Avertissement sur les risques. Le trading de CFD et de produits à effet de levier comporte un risque élevé de perte rapide en capital. Une large majorité des comptes d’investisseurs particuliers perd de l’argent. Cet article a une vocation strictement informative et pédagogique : il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une incitation à investir. N’investissez jamais de l’argent dont vous pourriez avoir besoin, et informez-vous auprès d’un professionnel agréé avant toute décision.